En quoi la captivité des cétacés est-elle cruelle? – Les faits scientifiques

Auteur : Cathy Williamson

Traduction de l’anglais : Sandrine Pantel pour C’est Assez!
EN QUOI LA CAPTIVITÉ DES CÉTACÉS EST-ELLE CRUELLE ? – LES FAITS SCIENTIFIQUES
25 juillet 2018
En 2017, un nouveau livre universitaire de premier plan rassemblait les informations connues concernant tous les aspects du bien-être des mammifères marins, comme point de référence pour les universités, les étudiants et toutes les personnes œuvrant pour la protection, le bien-être et la conservation de ces animaux.
Le livre Marine Mammal Welfare, Human Induced Change in the Marine Environment and its Impacts on Marine Mammal Welfare (« Bien-être des mammifères marins, Modifications d’origine humaine de l’environnement marin et leur impact sur le bien-être des mammifères marins ») comprend une large section dédiée aux baleines, orques, dauphins et marsouins, s’intéressant à des thématiques telles que la pêche à la baleine, l’enchevêtrement des mammifères marins dans les filets de pêche et la captivité et examinant l’impact que ces activités ont sur le bien-être des cétacés.
Plusieurs membres de l’équipe de Whale and Dolphin Conservation ont contribué à l’écriture de ce livre et j’ai moi-même rédigé le chapitre consacré aux orques et dauphins en captivité en collaboration avec mon collègue, Rob Lott. Je trouvais intéressant de partager une partie de ce contenu.
Lorsque j’explique à des entreprises ou autres décideurs en quoi les orques et dauphins ne sont pas faits pour vivre en captivité et pourquoi ils ne devraient pas sponsoriser ces « attractions », on me demande bien souvent de fournir des preuves. Voici donc mes preuves, ces dernières étant validées par mes pairs.
Si vous essayez d’expliquer à quelqu’un en quoi la captivité des orques et dauphins est cruelle, vous pouvez donc avancer les arguments ci-dessous, en sachant que ces derniers ont été soigneusement analysés (et validés) par des scientifiques et que vous disposez de toutes les références et sources sur lesquelles ces arguments sont fondés.
Orque captive aux dents abîmées. © U.C.Ludewig
Espace
À l’état sauvage, les orques et dauphins parcourent chaque jour de longues distances, à la recherche de nourriture ou autre. Les structures de captivité ne fournissent qu’une fraction de l’espace qu’une orque ou un dauphin parcourrait dans la nature (Tyack 2009). Même dans les parcs SeaWorld aux États-Unis, une orque captive devrait effectuer le tour de son bassin 1400 fois par jour pour couvrir la distance parcourue par ses congénères à l’état sauvage. L’espace est d’autant plus réduit, en captivité, lorsque des visiteurs sont introduits dans l’environnement des animaux dans le cadre d’activités d’interaction, comme « nager avec les dauphins ».
Environnement social
Les orques, baleines et dauphins ont une vie sociale très riche. En captivité, les individus partageant un bassin ne font, bien souvent, pas partie de la même famille, peuvent provenir de régions très différentes ou peuvent même provenir de différentes espèces ou sous-espèces.
Au sein des pods d’orques, les membres du groupe développent des liens très forts, les individus passant rarement plus de quelques heures éloignés les uns des autres (Bigg et al. 1990). La vie dans un petit bassin les prive de la possibilité de prendre des décisions, de juger les situations centrées sur les interactions sociales, la mobilité ou le fait de se nourrir et limite considérablement les choix possibles pour ces êtres sentients et complexes, auxquels est refusée la possibilité de chasser, d’explorer et de migrer.

Agressivité
L’unique incident signalé impliquant l’attaque d’un humain par une orque sauvage remonte à 1972, lorsqu’un surfeur californien fut mordu par une orque (qui l’avait probablement confondu avec un phoque) avant d’être rapidement relâché (Lodi News-Sentinel 1996). De nombreux actes d’agression de la part d’orques captives, entre elles et vis-à-vis de leurs dresseurs, ont été recensés au cours des 50 dernières années (Kirby 2012). Tilikum et Keto, orques mâles en captivité dans les parcs SeaWorld et Loro Parque, ont été impliquées dans la mort de quatre personnes (dont trois dresseurs), comme le montre le documentaire choc de Gabriela Cowperthwaite, Blackfish.
En 2015, un béluga mourait dans un parc SeaWorld, d’une infection à la mâchoire : celle-ci avait été fracturée durant une soi-disant « interaction » avec deux autres bélugas (Evans 2015). Les visiteurs courent également un risque d’agression. En 2008, trois touristes avaient été blessés en nageant parmi les dauphins à Curaçao, un dauphin Tursiops ayant atterri sur eux (apparemment délibérément) après avoir sauté hors de l’eau (Rose et al. 2009 ; Marine Connection 2008). De nombreux incidents de même nature ont été relayés par les médias dans le monde entier, les incidents non signalés étant sûrement aussi nombreux (Vail 2012).

Grossesse précoce et séparation de la mère et de son petit
Dans la nature, les orques ont généralement leur premier bébé aux alentours de 14 ans et les suivants à des intervalles d’environ cinq ans (Olesiuk et al. 2005). Les grossesses des orques en captivité sont beaucoup plus fréquentes (notamment via l’insémination artificielle) et la première grossesse est plus précoce (Hargrove 2015). À Loro Parque dans les îles Canaries, Kohana, une orque femelle est tombée enceinte à l’âge de seulement sept ans et a donné naissance à un petit mâle, Adan, en 2010. En 2012, Kohana est retombée enceinte du même mâle et a donné naissance à Vicky, une femelle. Cette jeune orque s’est donc retrouvée mère de deux petits à l’âge de dix ans et les a rejetés tous les deux. Une théorie cherchant à expliquer ce comportement est que Kohana n’avait aucune idée de la manière dont elle devait les élever, ayant été elle-même séparée de sa mère de façon beaucoup trop précoce.
Au sein des populations sauvages les plus étudiées, les jeunes orques restent avec leur mère pour la vie, certains groupes matriarcaux pouvant inclure jusqu’à quatre générations (Ford et al. 2000). SeaWorld a séparé 19 bébés orques de leur mère, dont un âgé de dix mois, un de 20 mois et un de 24 mois ; sur ces 19 séparations, seules deux ont été effectuées pour des raisons médicales (Hargrove 2015).

Environnement
Un bassin ne pourra jamais reproduire la complexité, l’étendue, le choix et la diversité des habitats dans le milieu marin. L’eau est traitée au moyen de produits chimiques, bien souvent avec du chlore, ce qui empêche de placer des poissons vivants ou des plantes dans les bassins et peut également entraîner des problèmes de santé (Couquiaud 2005). La plupart des bassins ont des parois lisses, sont de taille réduite et dépourvus de tout élément stimulant, probablement pour faciliter leur nettoyage.
Offrant potentiellement une plus grande diversité au niveau de l’environnement et, ainsi, un environnement plus riche (Ruiz et al. 2009 ; Ugaz et al. 2013), les pennatules (animaux filtreurs planctonivores en forme de plume) sont souvent localisées dans des eaux trop peu profondes, trop chaudes et soumises à des tempêtes tropicales dans des zones où la pollution est un vrai problème (Rose et al. 2009).

Mortalité précoce
Dans la nature, les orques femelles peuvent vivre jusqu’à un âge maximum de 90 ans, la longévité moyenne étant de 46 ans. Les mâles peuvent vivre jusqu’à 70 ans, leur longévité moyenne étant de 31 ans (Olesiuk et al. 2005). À l’état sauvage, les dauphins Tursiops peuvent vivre jusqu’à 50 ans (NOAA Fisheries 2016).
Deux études des années 1990 (Small and DeMaster 1995 ; Woodley et al. 1997) ont démontré des taux annuels de mortalité plus élevés pour les dauphins Tursiops (5,6 et 5,7 %) et les orques (6,2 %) en captivité par rapport à leurs congénères sauvages (dauphins Tursiops 3,9 % et orques 2,3 %).
Une étude de 2015 de Jett et Ventre se penchant sur la mortalité des orques captives à l’échelle mondiale depuis 1961 a démontré que près des deux tiers des décès d’orques survenaient au cours des cinq premières années de captivité.
Les techniques d’évaluation de l’âge des bélugas dans la nature ont évolué et permettent désormais d’estimer la longévité des bélugas à 60 ans maximum (Stewart et al. 2006). En captivité, les bélugas meurent souvent avant l’âge de 30 ans (Rose et al. 2009). En tenant compte du fait que les orques et dauphins en captivité reçoivent des soins vétérinaires lorsqu’ils sont malades, n’ont pas à chasser pour se nourrir, ne sont pas exposés à la pollution des milieux naturels marins (mais peuvent être exposés, sur le long terme, à des produits chimiques présents dans l’eau de leurs bassins) et sont protégés des prédateurs, il est probable que d’autres facteurs jouent un rôle dans la baisse des taux annuels de survie des orques et dauphins en captivité.

Menaces pour les populations sauvages
Actuellement, les orques et dauphins ne sont capturés à des fins de divertissement que dans quelques régions du monde, notamment en Russie et au Japon (UICN 2015 ; Commission baleinière internationale 2014, 2015).

Captures de bélugas
Dans l’Extrême-Orient russe, les bélugas sont capturés selon un quota fixé par le gouvernement russe (Shpak et Glazov 2013). En 2013, ce sont 81 bélugas qui ont été capturés et transportés dans des structures de détention, avant d’être transférés vers des aquariums nationaux et internationaux. 34 bélugas sont présumés morts pendant la capture, sept ont péri dans les structures de détention et trois, considérés comme étant en danger de mort, ont été relâchés (Shpak et Glazov 2014). Des scientifiques nationaux et internationaux spécialistes des bélugas estiment toujours que les captures constituent une pratique non durable (Commission baleinière internationale 2014, 2015).
Les équipes chargées de la capture approchent les bélugas en bateau, dans des eaux peu profondes et les piègent à l’aide de filets, les sennes, tandis que d’autres bateaux les encerclent. Une fois confinés dans la zone délimitée par les filets, les bélugas risquant de s’enchevêtrer dans ces derniers sont enveloppés dans le filet et maintenus à la surface ou attachés à la coque de l’un des bateaux. Le filet et les bélugas piégés à l’intérieur sont ensuite ramenés vers le rivage (Georgia Aquarium 2012). Le stress engendré par cette procédure est défini comme très intense (St. Aubin et Geraci 1992 ; Curry 1999 ; Butterworth et al. 2013).

Pêche dirigée au Japon
Les individus sont pourchassés en mer par de petits bateaux de pêche et entraînés vers le rivage en créant des bruits sous-marins qui vont effrayer et désorienter les cétacés. Ces derniers sont donc rabattus vers la côte où ils sont encerclés par des filets puis capturés vivants pour être vendus à des aquariums ou tués pour leur viande ou d’autres produits (Butterworth et al. 2013 ; Vail 2015).
Le stress prolongé engendré par les pratiques de la pêche dirigée (ou chasse au rabattage), impliquant de pourchasser les cétacés au large, de les traîner par la nageoire caudale en les attachant au flanc des bateaux, de les confiner dans une baie au moyen de filets, de les sortir de l’eau et, donc, de les séparer des membres de leur groupe (nombreux d’entre eux finiront par être tués), processus durant parfois plusieurs heures, voire plusieurs jours, est fortement susceptible d’avoir un impact très négatif sur le bien-être animal (Butterworth et al. 2013 ; Connor 2007). La Commission Baleinière Internationale et d’autres institutions scientifiques ont exprimé leur inquiétude quant au caractère non durable de ce type de chasse au Japon.

Captures d’orques
Les premières captures d’orques ont eu lieu dans le Pacifique, au nord-ouest des États-Unis, au début des années 1960 et se sont poursuivies jusqu’au milieu des années 1970, lorsque cette pratique fut interdite par la loi d’État (Pollard 2014). Au cours de cette période, ce sont 55 orques qui ont été capturées pour être exhibées dans des parcs zoologiques marins. À partir de 1976, ce sont 54 orques qui ont été capturées au large de l’Islande au cours des 13 années suivantes (Williams 2001). Durant les années 1980 et 1990, le Japon s’est également employé à capturer des orques pour remplir les bassins de ses parcs… et aucune des 20 orques capturées durant cette période n’a survécu (Jacobs 2006). Le gouvernement russe établit chaque année de nouveaux quotas de capture d’orques (jusqu’à 10 orques par an), à la fois pour son marché intérieur et pour l’exportation (FEROP 2016). La Russie est aujourd’hui le seul pays au monde où des orques sauvages sont capturées pour être vendues à des aquariums.

Conclusion : L’avenir des cétacés captifs
L’opinion publique est en train de changer concernant la captivité des cétacés. Des documentaires comme Blackfish ou The Cove ont permis de faire prendre conscience à des millions de spectateurs des souffrances endurées par ces animaux captifs. Les preuves fournies de la détresse des orques captives ont fait basculer l’opinion générale (Whale and Dolphin Conservation 2014). En mars 2016, le PDG de SeaWorld, Joel Manby, annonçait l’arrêt de la reproduction des orques au sein de ses parcs, en réponse aux nouvelles mentalités au sein de la société et en réaction à la baisse du nombre de visiteurs (Munarriz 2016).
Des études révèlent les préoccupations de l’opinion publique concernant d’autres espèces, une majorité de vacanciers britanniques faisant part de leur refus d’assister à des spectacles présentant des orques ou des dauphins (Payne 2014) et une autre étude révélant les scrupules de personnes ayant nagé avec des dauphins en captivité (Curtin et Wilkes 2007).
Le nombre de structures détenant des orques et dauphins est à la baisse dans certaines régions du monde, y compris en Europe (Whale and Dolphin Conservation 2015). Toutefois, dans d’autres régions du globe, comme en Chine ou dans les Caraïbes, ce nombre est en augmentation (China Cetacean Alliance 2015 ; Vail 2014).
Les débats tournent désormais autour des alternatives possibles pour les milliers de dauphins Tursiops, orques, bélugas et individus d’autres espèces vivant actuellement en captivité. Tandis qu’il serait possible de relâcher certains d’entre eux dans la nature en respectant certains critères stricts (Williamson 2014), d’autres auraient été trop fragilisés physiquement ou mentalement par leurs longues années de captivité pour pouvoir survivre dans la nature sans assistance humaine. Des projets sont actuellement en cours pour créer des sanctuaires d’orques et de dauphins, offrant à ces individus la possibilité de passer le reste de leur vie dans des enceintes fermées dans des baies naturelles, les protégeant des intempéries et de la pollution, permettant de les soigner dans un environnement bien plus naturel où ils n’auraient plus à se donner en spectacle et où les visites du public seraient strictement contrôlées (Williamson 2016). Ceci est un avenir possible pour les cétacés actuellement en captivité, un avenir ayant le potentiel de contrer de nombreuses menaces pesant sur le bien-être de ces animaux du fait de leur confinement en captivité.
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