Le Sénateur Sinclair plaide en faveur de la loi “Sauvez Willy”

Par Holly Lake. Publié le 30 mai 2018 17h06

 «Comment vous sentiriez-vous si vous deviez passer le reste de votre vie dans une baignoire ?»

C’est la question posée par le Sénateur indépendant Murray Sinclair à ses confrères sénateurs hier, lors de son discours sur la Loi S-203. Ce projet de loi vise à interdire la captivité des orques, dauphins et marsouins au Canada, à l’exception des missions de sauvetage et de réhabilitation, des recherches scientifiques autorisées ou si la captivité est jugée dans leur meilleur intérêt. Cette loi devrait également interdire la reproduction, l’importation et l’exportation de matériels de reproduction.

«Je pense que nous avons la sensibilité nécessaire pour se faire une idée,» dit-il «du cruel destin» de ces animaux, contraints de vivre leur vie dans un «minuscule» bassin en béton.

«Avec cette loi, je souhaite que les bébés nés en captivité cette année soient les derniers cétacés captifs du Canada.»

D’abord présenté en décembre 2015 par le Sénateur Wilfred Moore, du Parti libéral et désormais à la retraite, ce projet de loi est né après qu’il ait visionné le documentaire «Blackfish» avec son fils. Ce documentaire retrace la vie de Tilikum, orque tourmentée détenue à SeaWorld. Tilikum a été capturé très jeune et transféré de parc en parc. Durant sa vie, il a été impliqué dans la mort de trois personnes. Le Sénateur Moore avait décidé d’agir.

M. Sinclair a regretté l’absence de M. Moore : «Je suis attristé qu’il ne puisse pas siéger avec nous aujourd’hui tandis que nous touchons du doigt, je l’espère, le début de la conclusion de ce projet qui lui tenait particulièrement à cœur». C’est le Sénateur Sinclair qui désormais porte ce projet de loi après le départ en retraite du Sénateur Moore en janvier 2017.

Il aura fallu attendre un an avant que le projet de loi ne passe en comité, en novembre 2016. Les audiences devant le Comité sénatorial permanent des pêches et des océans (CPPO) ont commencé en février 2017. Le comité a entendu plus de 40 témoins durant les 17 audiences qui se sont déroulées en octobre et a ensuite rendu son rapport au Sénat.

Compte tenu de l’opposition affichée et des tactiques de retardements intentionnels opérées par certains sénateurs conservateurs ayant suivi le projet de loi depuis sa création, il aura fallu attendre avril 2018 avant que le rapport ne soit adopté.
La route a été longue et sinueuse depuis décembre 2015 : «Maintenant, nous y sommes, 29 mois et 21 jours plus tard », a déclaré M. Sinclair mardi.

«Chers sénateurs, je sais que nous croyons tous qu’il est moralement irresponsable de traiter les animaux avec cruauté. Nous ne faisons pas la distinction entre les individus intentionnellement cruels et ceux qui le sont par négligence ou ignorance.»

«Il suffit de constater que le traitement des animaux est cruel si l’on se base sur des standards acceptables.»

L’Aquarium de Vancouver a affirmé aux sénateurs du comité que, bien qu’ils ne vivent pas la même vie que leurs congénères sauvages, les cétacés ne sont pas maltraités en captivité. En revanche, le Sénateur Sinclair a rappelé que, compte tenu des connaissances scientifiques dont nous disposons sur les caractéristiques biologiques et les besoins des cétacés présentés pendant l’étude du projet de loi, il ne fait aucun doute que les garder en captivité est indéniablement cruel.


C’est pourquoi, des biologistes marins de renommée mondiale ont appuyé le projet de loi.

«Je pense que nous ne voulons pas faire preuve de cruauté. Nous ne devrions pas autoriser que cette cruauté soit exercée par des tiers.»
Il a précisé que dans leur milieu naturel, les dauphins peuvent nager jusqu’à 160 km par jour, sauter à 4.5 mètres de hauteur et atteindre une vitesse de plus de 30 km/h en quelques coups de nageoire. Des études ont prouvé qu’ils pouvaient plonger à 500 mètres de profondeur. Seuls les êtres humains ont un cerveau aussi développé par rapport à la taille de leurs corps, ce qui fait des dauphins, l’un des mammifères les plus intelligents du monde.
«Ce sont des animaux sociaux qui voyagent souvent en groupe de 50 à 100 individus. Les mères et leurs petits constituent l’essentiel des grands groupes de dauphins, qui couvrent souvent trois générations de la même famille.»
Quant aux bélugas, également appelés les canaris des mers, ils peuvent atteindre des profondeurs allant jusqu’à 800 mètres et rester sous l’eau environ 25 minutes. Certains chiffres démontrent que Marineland possède plus de 60 bélugas dans les bassins du parc ontarien.
Concernant les orques, M. Sinclair a déclaré à la Chambre Rouge (Sénat), qu’il s’agissait de «créatures très curieuses». Elles peuvent plonger à 30 mètres de profondeur, ce sont des animaux sociaux qui ne quittent jamais leur groupe. Les liens tissés entre eux sont très forts, ils dorment en cercle, en famille et leur respiration est synchronisée.
«Les cétacés sont intelligents, sensibles, sociaux. Les liens entre les membres de la famille sont indéfectibles, ils possèdent un système de communication complexe et ont un mode de vie nomade» a ajouté M. Sinclair. «C’est pour toutes ces raisons que les cétacés ne sont absolument pas adaptés à la captivité.»
En plus de l’isolement et de l’impossibilité d’exprimer leurs comportements naturels, pour des créatures qui appréhendent leur environnement grâce à l’écholocation, la privation sensorielle dans un bassin en béton est un lourd tribut à payer, car les parois des bassins agissent comme une caisse de résonance. Leur espérance de vie est réduite, ils présentent de nombreux problèmes de santé et le taux de mortalité infantile est très élevé.
Le comité a ainsi entendu qu’une orque captive évolue dans l’équivalent 
d’1/10 000e de % de l’étendue qu’elle parcourrait en milieu naturel.
«Les animaux s’automutilent et présentent des cicatrices, des blessures et leurs dents sont endommagées car ils vivent en milieu stérile où aucun choix ne leur est permis,» a précisé M. Sinclair.
Certains scientifiques pensent que des cétacés captifs présentent des comportements suicidaires en faisant cogner leur tête contre les parois des bassins ou en tentant de sauter hors du bassin. Les mères séparées de leurs progénitures stagnent au fond du bassin et tapent leur tête contre le béton par détresse.
Ils présentent aussi des comportements stéréotypés et de détresse psychologique, lorsque, par exemple, ils se laissent flotter à la surface. Dans la nature, il est rare de voir des cétacés immobiles plus d’une minute ou deux, en dehors des périodes où ils dorment. En revanche, ce comportement est commun chez Kiska, la seule orque du Marineland, que passe ses journées en «total isolement social».
«Il serait même monnaie courante que pour soumettre et contrôler les cétacés, l’industrie des delphinariums utilise la privation de nourriture et l’administration inadaptée ou excessive de médicaments tels que le Diazépam, plus connu sous le nom de Valium,» a déclaré M. Sinclair.
Il a cité les chiffres fournis par le Dr. Ingrid Visser du Orca Research Trust, qui montrent qu’au moins 32 bélugas et 21 orques sont mortes dans les «bassins exigus et indaptés de Marineland.»
«Ce n’est pas un bilan très positif.»
Plus le public est informé des conditions de vie en captivité, plus ils tournent le dos aux delphinariums. Preuve d’un changement d’attitude de l’opinion publique, le Sénateur a fait allusion aux résultats d’un sondage mené par l’institut Angus Reid publié la semaine dernière qui montre que plus de la moitié des Canadiens est en faveur de l’interdiction de la captivité des cétacés.
«Nous n’émettons pas de jugement sur les activités qui appartiennent au passé», a déclaré M. Sinclair. «Mais nous cherchons désormais à mettre en œuvre la meilleure politique et à appliquer les lois appropriées sur la base des connaissances actuelles.»
La province de l’Ontario a interdit la captivité et la reproduction des orques en 2015 et l’état de Californie (Etats-Unis) a suivi en 2016. La France travaille sur un projet d’interdiction de la captivité des cétacés. Le Vancouver Park Board (Conseil d’Administration des Parcs de Vancouver) a aussi interdit la captivité des cétacés. Une décision désormais contestée devant la justice. Dans ce contexte en revanche, l’Aquarium de Vancouver, qui tombe sous la juridiction du Conseil d’administration et fervent opposant au projet de loi, a annoncé qu’il mettait également fin à cette pratique. Aux Etats-Unis, SeaWorld a également renoncé à la reproduction des orques.
Ailleurs dans le monde, selon M. Sinclair, la captivité des cétacés est déjà interdite. C’est le cas au Chili, au Costa Rica, en Croatie et en Inde. Des règlementations très strictes sont appliquées au Royaume-Uni, en Italie, en Nouvelle-Zélande, en Hongrie et à Chypre.
«Le projet de loi S-203 est avant-gardiste pour le Canada, mais il s’agit d’une consolidation de l’évolution des mentalités,» a-t-il ajouté. «Ce projet s’inscrit dans cette tendance et placerait le Canada, qui plus est, le Sénat du Canada, en position de leader international sur cette question.»
Tout cela s’inscrit dans un véritable travail de fond dont le but est de créer le premier sanctuaire pour cétacés captifs au monde, un espace côtier naturel où les animaux pourraient bénéficier d’une retraite loin des bassins et vivre dans un environnement proche de leur habitat naturel.
Après avoir étudié des centaines de sites potentiels, l’équipe en charge du projet en a sélectionné deux, dont l’un se situe sur la rive sud de la province de Nouvelle-Ecosse.
Pendant le comité, certains chercheurs se sont opposés à l’idée qu’il est inutile d’étudier les mammifères marins en aquariums et ont rejeté l’affirmation selon laquelle on peut tout apprendre des cétacés dans la nature. Mais M. Sinclair a cité les chercheurs qui pensent le contraire.
De nombreux témoignages ont également servis à démonter l’argument selon lequel la captivité des cétacés joue un rôle de pédagogie et de conservation, compte tenu du manque de preuves pour l’affirmer. M. Sinclair a également noté qu’il existe dorénavant d’autres moyens accessibles d’en apprendre davantage sur les cétacés sans avoir à se rendre dans un delphinarium.
Des inquiétudes ont été soulevées par Marineland pendant le comité et les débats au Sénat sur le manque de consultation des peuples autochtones sur le projet de loi. Certains estiment même que le projet ne devrait pas aller plus loin tant que cela n’a pas été fait. Pendant le comité, 5 sénateurs autochtones étaient présents et ont voté en faveur de tous les amendements pour faire avancer le projet de loi.
Hier, M. Sinclair a réfuté l’argument selon lequel la loi aurait un impact sur les droits des peuples autochtones.
«Cela n’a pas été le cas et cela n’est pas possible,» a-t-il déclaré. «La loi fédérale ne peut pas empiéter sur les droits des peuples autochtones, protégés par la Constitution.»
Néanmoins, en réponse à cette inquiétude, le projet de loi a été amendé pour communiquer aux peuples autochtones, y compris aux communautés Inuits qui exportent des défenses de narvals, que leurs droits ne seraient pas bafoués et que ce projet de loi ne déroge à aucun droit protégé par la Constitution conformément à l’article 35 de la Constitution de 1982.
«Je soutiens absolument la consultation des peuples autochtones dès lors que la législation pourrait avoir un impact potentiel sur leurs droits,» a affirmé M. Sinclair, ancien juge et président de la Commission de vérité et de réconciliation.
«En revanche, je n’ai pas le souvenir que les traditions autochtones impliquent l’exhibition de cétacés à des fins de divertissement, ou encore la capture et la reproduction des cétacés à des fins de recherches. Ce n’est tout simplement pas une façon traditionnelle d’utiliser les animaux, et c’est certainement contraire à la vision du monde des peuples autochtones, faite de liens très forts et de profond respect envers la nature.»
Il a déclaré devant le Sénat que les peuples autochtones ont à cœur de respecter les cycles de vie naturels des animaux avec qui ils partagent notre planète. Ils ont une responsabilité envers la nature et la respectent. Ces mêmes idées ont été reprises par la communauté des Premières Nations côtières de Colombie Britannique dans une lettre envoyée aux sénateurs en soutien au projet de loi.
M. Sinclair a également mis en évidence l’immense soutien de l’opinion publique sur le projet de loi et le peuple canadien attend le vote avec impatience.
«La captivité des cétacés est un sujet qui touche le cœur de milliers de Canadiens. Souvenez-vous que les messages de soutien reçus pour faire passer la loi a provoqué deux fois la panne des serveurs du Sénat,» a-t-il ajouté.
«Des dizaines de milliers de Canadiens nous ont écrits parce qu’ils voulaient que cette loi soit promulguée».
Plus de 5000 canadiens ont signé une pétition adressée à la Chambre des communes, plusieurs autres milliers ont adressé une pétition au Sénat et plus de 80 000 personnes à travers le monde ont signé une pétition en ligne en soutien au projet de loi.
«A cet égard, je souhaite remercier tous ceux qui nous ont écrit et montré leur soutien au projet de loi», a dit M. Sinclair.
«Et je leur garantis que nous les avons entendus. Vous avez joué un rôle déterminant dans l’avancement de la loi S-203 et cette loi appartient à tous ceux qui l’ont soutenue.»
Sinclair a déclaré que sa communauté, celle des Anichinabés, reconnaît que tous les êtres vivants sur Terre sont connectés.
«Nous dépendons tous des uns des autres. Chacun de nos actes a un impact sur une autre forme de vie et sur notre environnement. C’est pourquoi nous employons le terme «nii-konasiitook», «toutes mes relations», lorsque nous nous adressons la parole,» a-t-il affirmé.
«Souvenez-vous de la raison pour laquelle nous sommes ici. Nous sommes ici pour veiller sur notre nation, pour protéger notre terre, notre peuple et tout ce qui fait partie de notre environnement.»
Pour cela, il a vivement encouragé les sénateurs à réfléchir sur le véritable but de cette loi, et si, à la lumière des preuves énoncées, «la captivité des cétacés est simplement trop cruelle pour perdurer.»
«Pensez-y, n’oublions pas les créatures qui vivent dans des bassins en béton, n’oublions pas les cétacés libres qui ont subi les affres des captures violentes et la séparation de leur famille dans le but unique d’amuser les êtres humains,» a-t-il ajouté.
«Telle est la nature de cette loi et pourquoi elle est si importante.»

Légendes et sources photos : 
Photo 1 : Le Sénateur Murray Sinclair pose à l’extérieur de son bureau au Sénat sur les Collines du Parlement à Ottawa le 20 septembre 2016. THE CANADIAN PRESS/Adrian Wyld
Photo 2 : Tilikum observe les soigneurs en pause pendant une session d’entraînement à SeaWorld Orlando (AP Photo/Phelan M. Ebenhack)
Photo 3 : Dents usées de Kiska, la seule orque du Marineland (Canada). Photo: Dr. Ingrid N. Visser/ Orca Research Trust

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