« Aucun bassin, aussi grand soit-il, ne pourra offrir des conditions de vie décentes aux dauphins »

Tribune à l’initiative de C’est assez ! publiée dans Le Monde le 19 octobre 2021 
Texte de Christine Grandjean, présidente de l’association C’est assez !, et Julie Labille, bénévole et militante
Une trentaine de scientifiques, éthologues, vétérinaires, naturalistes et spécialistes du monde marin regrettent que la France continue de ne pas interdire la reproduction des cétacés dans les delphinariums.

Le 30 septembre 2021, le Sénat a tranché lors du vote de la proposition de loi visant à renforcer la lutte contre la maltraitance animale : la reproduction des cétacés ne sera pas interdite. Une situation au goût amer de déjà-vu lorsque, en 2018, le Conseil d’Etat avait balayé l’arrêté publié par Mme Ségolène Royal, qui avait aussi pour but la fin programmée des delphinariums.

Par la voix de certains scientifiques (qui semblent tous avoir des liens étroits avec les zoos et parcs aquatiques), les delphinariums français persistent à dire que le maintien de cétacés en captivité est acceptable, voire nécessaire. Il semble donc crucial de rappeler certains faits. 
Les règles qui s’appliquent dans les delphinariums et les zoos sont les mêmes.

Or, les delphinariums s’apparentent plus à des cirques qu’à des zoos, puisqu’ils présentent les animaux lors de « représentations » qui nécessitent du dressage souvent lié au chantage à la nourriture. S’il est avéré que, dans certains zoos, les grands mammifères terrestres peuvent vivre plus longtemps que leurs congénères dans la nature, c’est l’inverse pour les cétacés. Ils meurent prématurément, alors qu’ils sont à l’abri des dangers inhérents à la nature et bénéficient de soins constants et d’une nourriture régulière.

La vraie question du bien-être animal

Entre janvier 2015 et janvier 2021, treize cétacés, sur une trentaine d’individus, sont morts dans les bassins à des âges très précoces. Aucun bassin, aussi grand soit-il, ne pourra offrir des conditions de vie décentes aux dauphins : ils vivent en permanence dans une eau chlorée, délétère pour leur santé ; ils ne peuvent s’hydrater naturellement par la nourriture qui leur est offerte. Ces facteurs sont causes de maladies rénales souvent mortelles, malgré les intubations par lesquelles il est tenté d’y remédier. 

La question du bien-être animal se pose et ne se mesure pas à l’aide de quelques critères arbitraires. 
Si leur bien-être est vraiment une priorité pour les parcs, qu’attendent-ils pour les protéger du soleil ? Est-il question de bien-être lorsque Jon Kershaw, responsable animalier du Marineland, déclare dans le journal Libération du 21 mai 2017 : « Les dauphins et les orques sont notre produit d’appel sans eux pas de sauts, sans sauts pas de spectacle, pas de spectacle pas d’argent » ? Comment expliquer toutes ces pathologies et cette mortalité précoce si le bien-être des animaux est réel ?

Les parcs affirment qu’empêcher les cétacés de se reproduire va à l’encontre de leur bien-être, alors que la première des maltraitances est de les maintenir captifs et de les laisser se reproduire sans projet de réintroduction dans la nature. N’est-il pas douloureux pour une mère de faire des fausses couches, d’accoucher de bébés mort-nés, de le perdre peu après la naissance ou d’en être séparée quand le temps est venu de l’envoyer dans un autre bassin ?

Les reproductions doivent cesser

Les parcs pratiquent déjà depuis longtemps la contraception, soit en séparant mâles et femelles (ce qui est fréquent dans la nature), soit à l’aide de médicaments tel le Regumate, qui n’est pas sans risque. La génération vivant actuellement dans ces parcs doit être la dernière. Les reproductions doivent cesser.

En dépit des nombreuses données scientifiques obtenues en milieu naturel, les arguments utilisés par les delphinariums pour les garder captifs sont toujours les mêmes : conservation, éducation et recherche. Quel est le rôle de la conservation quand on sait que les deux espèces détenues en France, l’orque (Orcinus orca) et le grand dauphin (Tursiops truncatus) ne sont pas en danger d’extinction ?

Est-il pédagogique qu’un enfant sorte d’un spectacle en pensant qu’un dauphin est heureux en exécutant des tours en échange de poisson mort ? Il est, en outre, facile d’observer des dauphins le long de nos côtes. De plus en plus d’études en mer nous apprennent des choses passionnantes sur la vie des cétacés. Grâce à la technologie, les scientifiques réalisent des avancées majeures.

La place des cétacés est dans l’océan

A l’aune de ces connaissances actuelles, plusieurs pays dans le monde ont interdit la captivité des cétacés et pris des mesures pour les protéger. 70 % des Français sont opposés à leur captivité, car ils ont tout simplement compris qu’après 34 millions d’années d’évolution (contre 300 000 ans pour Homo sapiens) les cétacés sont parfaitement adaptés à leur environnement et que leur place est dans l’océan.

Nier cette réalité, c’est nier la prise de conscience de nos concitoyens et réduire la démocratie à des oppositions simplistes. 
Notre rapport aux animaux sauvages doit évoluer et les efforts de conservation doivent se concentrer sur la préservation des milieux naturels, et non sur la mise sous cloche de la faune sauvage.

Les signataires de cette tribune sont
Julie Béesau, ingénieure d’étude spécialisée en acoustique des cétacés ; Agnès Benet, océanologue spécialiste des cétacés ; Florence Burgat, philosophe ; Georges Chapouthier, biologiste et philosophe, directeur de recherche émérite au CNRS ; Franck Dhermain, vétérinaire ; Sophie Dol, vétérinaire ; Violaine Dulau, directrice scientifique de Globice Réunion ; Franck Dupraz, vétérinaire et membre du Réseau national d’échouage ; Adrian Fajeau, chargé d’étude sur les baleines à bosse ; Carmelo Fanizza, président de la Jonian Dolphin Conservation ; Hélène Gateau, vétérinaire ; Christophe Giraud, vétérinaire ; Marc Giraud, naturaliste ; Christine Grandjean, présidente de l’association C’est assez ! ; Astrid Guillaume, présidente de la Société française de zoosémiotique ; René Heuzey, réalisateur et producteur de films sous-marins ; Thomas Lepeltier, essayiste, membre associé du Oxford Centre for Animal Ethics ; Emmanuelle Leroy, chercheuse en acoustique des cétacés ; Lori Marino, neuroscientifique, fondatrice et présidente du Whale Sanctuary Project ; Laura Miralles, généticienne spécialiste des cétacés ; Julien Moreau, éco-aventurier ; Catherine Pelletier, documentariste naturaliste ; François-Xavier Pelletier, éthno-cétologue ; Corine Pelluchon, philosophe ; Morgane Perri, biologiste marin ; Ric O’Barry, fondateur et directeur du Ric O’Barry’s Dolphin Project ; Matthieu Ricard, docteur en biologie moléculaire ; Pierre Rigaux, naturaliste ; Flore Samaran, enseignante-chercheuse, spécialiste du suivi des populations de cétacés par acoustique ; Cédric Sueur, maître de conférences en éthologie et éthique (CNRS) ; Maëlle Torterotot, ingénieure de recherche spécialisée en acoustique des cétacés.


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