Japon : la viande de baleine n’arrive plus à se vendre

30 juin 2020 - Un article de S. Barret / Mr Japanization

Après avoir quitté la Commission baleinière internationale, le Japon reprenait la chasse à la baleine à des fins commerciales le 1er juillet 2019. Si cette dernière avait été abandonnée 31 ans auparavant, le Japon n’avait pour autant jamais cessé de pêcher des baleines sous couvert de recherches scientifiques. Mais l’activité doit faire face à un revers : la viande de baleine a du mal à se vendre…
©Alfredo Martirena
En 1951, le Japon avait rejoint la Commission baleinière internationale (CBI), un organisme dont le but était de réglementer la chasse aux mammifères marins. Par la suite, sous l’influence d’ONG et devant la diminution significative du nombre d’individus de certaines espèces, la Commission s’orienta alors davantage vers la protection. En 1986, il en résulte un moratoire sur la chasse commerciale à la baleine qui ne sera pas du goût du Japon. C’est à ce moment que profitant d’une faille dans les textes le Japon continue de prélever des baleines pour soi-disant mener des recherches scientifiques mais ce prétexte ne trompe personne tant les prises sont nombreuses, il est de notoriété publique que la viande de baleine finit sur le marché.

En 2014, le Japon est épinglé par la cour de justice internationale qui stipule que les baleines pêchées par le pays le sont bien à des fins commerciales et non scientifiques. Alors, le 26 décembre 2018, l’archipel annonce son départ de la Commission baleinière internationale pour pouvoir officiellement reprendre librement la chasse commerciale à la baleine. On pourrait croire que cette annonce ne change rien à la situation puisque le Japon pêche déjà la baleine, tout au plus s’agit-il de la fin d’une longue hypocrisie. Toutefois, une donnée est changée : celle des zones de pêche. Lorsqu’il était membre de la CBI, le Japon allait chasser dans le sanctuaire de l’océan Antarctique crée en 1994 et dans les mers de l’hémisphère Sud, mais maintenant le Japon doit se contenter de ses eaux territoriales et de sa zone économique exclusive. Et avec leur départ de la CBI disparaît une opposition à la création d’un sanctuaire dans l’océan Atlantique. Deux bonnes nouvelles malgré tout pour les baleines, bien que la pêche continue localement.


Là où les nouvelles ne sont pas bonnes, au contraire, c’est dans le secteur japonais de la viande de baleine… Pour cause, celle-ci peine de plus en plus à se vendre. Il faut dire que si le Japon insiste tant pour continuer la pêche à la baleine en dépit des protestations internationales et de la colère d’ONG, c’est davantage par fierté nationale que par nécessité, pour préserver « une tradition ancestrale » (la même raison est évoquée pour justifier le massacre annuel des dauphins de Taiji) que par goût des Japonais d’aujourd’hui pour cette viande. Selon les données même du gouvernement, elle ne représente que 0,1% de la consommation totale de viande (soit 40 à 50 grammes par habitant et par an). Les rares restaurants qui en proposent encore l’importent même le plus souvent d’Islande ou de Norvège !

Alors, les baleiniers ont beau avoir fait de bonnes captures cette année, la marchandise ne s’écoule pas car les Japonais n’ont pas changé leurs habitudes alimentaires. Et pourtant, lors d’un sondage effectué par le quotidien Asahi Shimbun en 2014, 60% des Japonais interrogés déclaraient soutenir la chasse à la baleine ! À nouveau, par esprit conservateur plus que par intérêt pour cette viande. La différence entre ce soutien et la consommation de viande renforce l’idée qu’il s’agit d’un « honneur nippon à défendre » davantage qu’une tradition culinaire à préserver (paradoxal sachant combien de rites cultures la nouvelle génération japonaise abandonne volontiers au nom de la modernité et du confort).
Les baleiniers peuvent donc s’inquiéter car ces derniers comptaient s’affranchir rapidement des subventions nationales pour se gérer de façon autonome : impossible dans un tel marché bloqué ! Car si en 2020 le gouvernement a versé une aide de 5,1 milliards de yens pour aider à financer la recherche de zones de chasse et développer des technologies de chasse, il s’agit d’une mesure provisoire, le temps que les baleiniers soient indépendants économiques, ce qui ne semble pas se produire.
De son coté, l’épidémie de coronavirus a joué un rôle en stoppant net le développement du marché (re)naissant de la viande de baleine. Fraîche, celle-ci serait parfaite en sashimi et, contrairement à l’époque de la pêche scientifique, les baleiniers peuvent maintenant découper rapidement la viande après la pêche pour garantir cette fraîcheur, critère sur lequel les Japonais sont intraitables. Mais la viande fraîche se paie au prix fort, ainsi en début d’année le kilo de viande de baleine a pu se vendre entre 3 000 et 4 000 yens avant de baisser de moitié en juin. Les raisons ? des stocks beaucoup trop importants mais surtout les restrictions prises à cause du coronavirus qui ont vidé les restaurants. Dans les étals des magasins japonais également, la viande de baleine, bien plus chère que toutes les autres viandes, peine à se vendre. La promotion de la viande de baleine comme nouvel ingrédient pour sushis fut stoppée net, au grand dam de Hirohiko Shimizu, président d’un entreprise japonaise vendant de la viande de baleine aux restaurants.


Mais le combat des pêcheurs industriels n’est pas terminé. Les professionnels du milieu comptent sur la jeune génération pour (re)découvrir un attrait culinaire à la viande de baleine. Certains se veulent confiants dans une demande future comme Eiji Mori, président de Kyodo Senpaku Co, une société tokyoïte exploitant des navires-mères baleiniers. Celui-ci a déclaré : « La demande en viande rouge augmente, et cette viande va manquer dans un avenir proche. » Il appelle également à un relèvement du quota de chasse qui avait baissé lorsque le Japon a repris la chasse commerciale, provoquant une chute de 40% de la production. Or, une augmentation de la production est indispensable pour gérer une pêche stable, amortir les coûts liés au carburant et à la main-d’œuvre. Aujourd’hui, ces conditions sont compromises, tout comme la pêche à la baleine elle-même. Une bonne nouvelle pour les défenseurs de ces créatures.
Mais les mesures préconisées par Eiji Mori auraient beau être mises en place (ce qui n’est pas à l’ordre du jour concernant le relèvement des quotas), elles seraient de tout façon impuissantes à donner le goût de la viande de baleine aux Japonais. À moins qu’une habile campagne de communication nationale ne parvienne à les faire changer d’avis…