Les orques ne supportent pas la captivité. Voici pourquoi.

Par Natasha Daly pour National Geographic - 25 mars 2019

Les mammifères marins, les stars des spectacles des parcs d’attractions à travers le monde, meurent prématurément.

En janvier, Kayla est décédée. Kayla était une orque âgée de 30 ans, captive de SeaWorld Orlando. Si elle avait vécu dans la nature, elle aurait probablement atteint l’age de 50 ans, voire 80 ans. Néanmoins. Cependant, Kayla a vécu plus longtemps que n’importe quelle orque née en captivité


On ne sait pas ce qui a emporté Kayla, (SeaWorld n’ayant pas publié les résultats de sa nécropsie, la loi ne l’y obligeant pas), mais, quoiqu’il en soit, la cause de son décès ne nous en dirait pas d’avantage.

Selon une base de données sur les rapports de nécropsie conservés par Orca Project Corp., une organisation à but non lucratif composée d’experts en mammifères marins qui militent contre les orques en captivité, ces décès d’orques sont souvent dus à des pneumonies ou d’autres facteurs de maladies opportunistes qui les touchent parce les animaux sont très affaiblis.

Selon les informations contenues dans ces bases de données, 70 orques sont nées en captivité dans le monde entier (sans compter les 30 bébés mort-nés ou morts in utero) depuis 1977. 37 d'entre eux, y compris Kayla, sont maintenant décédés. Seule une poignée d'orques capturées dans la nature a survécu au-delà de l'âge de 30 ans. Aucune orque née en captivité n‘a atteint cette âge.


Il y a actuellement 59 orques en captivité dans des parcs marins et aquariums à travers le monde. Certaines sont capturés à l'état sauvage; certaines sont nés en captivité. Un tiers des orques captives sont détenues aux États-Unis, et toutes sauf une, vivent dans les trois parcs de SeaWorld à Orlando, San Diego et San Antonio. Lolita, une orque âgée de 54 ans qui a été capturée en 1970 dans les eaux de l’État de Washington, vit seule au Miami Seaquarium, dans une piscine à ciel ouvert mesurant moins de deux fois la longueur de son corps.

Dix autres orques, capturées dans la nature, sont actuellement détenues dans des enclos marins de l'Extrême-Orient russe alors que le gouvernement enquête sur leur possible capture illégale. Si elles sont vendues à des aquariums, probablement en Chine, le nombre total d’orques captives s’élèverait alors à 69 individus.

La question de savoir s’il est humain de garder des orques en captivité fait l’objet d’un débat animé. Ce sont des animaux très intelligents et sociaux, génétiquement conçus pour vivre, migrer et se nourrir sur de grandes distances dans l'océan.

Selon Naomi Rose, scientifique spécialiste des mammifères marins à l’Animal Welfare Institute, une ONG basée à Washington D.C., les orques, qu’elles soient nées dans la nature ou en captivité, ne peuvent s’épanouir en captivité. C’est en partie dû à leur taille. Les orques sont des animaux gigantesques qui parcourent de grandes distances dans la nature, 73 km par jour en moyenne, non seulement parce qu’elles le peuvent, mais aussi parce qu’elles le doivent, elles en ont besoin pour diversifier leur alimentation et pour faire de l'exercice. Ils plongent de 30 à 150 m de profondeur, plusieurs fois par jour, tous les jours.


« C’est la biologie de base», déclare Naomi Rose. Une orque née en captivité qui n'a jamais vécu dans l'océan a toujours les mêmes pulsions innées, dit-elle. Si vous avez évolué pour parcourir de longues distances à la recherche de nourriture et de partenaires, vous êtes alors adapté à ce type de déplacement, que vous soyez un ours polaire, un éléphant ou une orque », déclare Naomi Rose.

" Mettez une orque dans une boîte de 45 m de long sur 27 m de large sur 9 m de profondeur et vous les transformerez en une « patate de canapé ». "

Naomi Rose explique que l’un des principaux indicateurs permettant de déterminer si un mammifère s’adaptera à la captivité est l'étendue de son aire de répartition dans la nature. Plus leur aire de répartition est large, moins ils sont susceptibles de s’épanouir en milieu confiné. C'est pour cette même raison que certains zoos ont renoncé progressivement à exhiber des éléphants.

Nous pouvons recréer des environnements terrestres qui ressemble à une savane par exemple, mais nous ne pouvons pas recréer un océan. «Aucun mammifère marin n’est adapté pour évoluer dans le monde que nous avons créé pour lui dans une boite en béton», déclare Naomi Rose.

Ceux qui étudient et travaillent avec des dauphins en captivité (les orques sont la plus grande espèce de dauphins au monde) affirment qu’il ne s’agit d’espace, mais que la question est de savoir si les orques reçoivent suffisamment d’enrichissements et d'entraînements pour obtenir l’exercice et la stimulation mentale adéquate.


DES SIGNES DE SOUFFRANCE

Selon les spécialistes du bien-être animal, il très difficile de prouver spécifiquement ce qui raccourcit la durée de vie des orques en bassin.

« Le problème avec les orques captives est que leur état de santé est en grande partie entourée de mystère », a déclaré Heather Rally, vétérinaire spécialiste des mammifères marins à la PETA Foundation. Seules les personnes travaillant dans ces installations sont amenés à approcher les orques, et très peu de ces informations sont rendues publiques.

Mais selon les spécialistes du bien-être animal, il est clair que la captivité compromet la santé des orques. Ceci est d’autant plus évident concernant la partie la plus vitale du corps des épaulards : leurs dents.

Une étude publiée en 2017 dans la revue Archives of Oral Biology a révélé qu'un quart de toutes les orques détenues en captivité aux États-Unis souffraient de graves affections dentaires. Au moins 70% d’entre elles ont des dents abîmées. Certaines populations d’orques à l’état sauvage présentent également des signes d‘usure, mais elles sont symétriques et se produisent progressivement au fil des décennies, contrairement aux dommages aigus et irréguliers dont souffrent les orques en captivité.

Selon cette étude, ces dommages sont dus en grande partie au fait que les orques captives rongent avec persistance les parois des bassins et usent ainsi leur dents, souvent jusqu’à ce que les nerfs soient à vif.
Ces endroits où les dents sont broyées deviennent des cavités ouvertes, très sensibles aux infections, et ce, même si les dresseurs les rincent régulièrement avec de l’eau propre.

Ce comportement induit par le stress est classifié dans les recherches scientifiques depuis la fin des années 1980. Appelés communément stéréotypies, mouvements répétitifs sans but évident, ces comportements, qui impliquent souvent des automutilations, sont typiques des animaux captifs qui ont très peu ou pas d’enrichissement, et vivent dans des bassins exigus.

Les orques possèdent le deuxième plus grand cerveau de tous les animaux vivant sur la planète. Comme pour les humains, leur cerveau est très développé dans les domaines de l'intelligence sociale, du langage et de la conscience de soi. Des recherches ont montré que, dans la nature, les orques vivent au sein de groupes familiaux unis qui partagent une culture élaborée et unique, transmise de génération en génération.

En captivité, les orques sont détenues dans des groupes sociaux artificiels. Quelques orques captives, comme Lolita, vivent complètement seules.

Les orques nées en captivité sont généralement séparés de leur mère à un âge beaucoup plus précoce que dans la nature (les orques mâles restent souvent avec leur mère toute leur vie) et sont trop souvent transférés d'un établissement à un autre. Kayla a été séparée de sa mère à l'âge de 11 mois et a été transférée à 4 reprises dans les différent parcs appartenant à SeaWorld à travers le pays.

Le stress provoqué par la rupture sociale est aggravé par le fait que les orques en captivité n’ont pas la capacité d’échapper aux conflits avec d’autres orques, ni d’avoir des comportements naturels lorsqu’ils évoluent dans des piscines.

En 2013, le documentaire Blackfish a révélé l’impact psychologique de la captivité, à travers l’histoire de Tilikum, une orque capturée à l‘état sauvage, qui avait tué sa dresseurs à SeaWorld Orlando. Le film apportait les témoignages d’anciens dresseurs de SeaWorld et de spécialistes des cétacés, qui affirmaient que le stress de Tilikum avait directement conduit à son agression envers les humains (L’animal avait déjà tué un entraîneur dans un parc n’appartiennent pas à SeaWorld, en Colombie-Britannique, Canada). Les archives judiciaires montrent qu’entre 1988 et 2009, SeaWorld avait répertorié plus de 100 cas d'agressions de leurs orques sur les dresseurs. Onze de ces cas ayant entraîné des blessures et un décès

Blackfish dévoile également une interview de John Crowe, un ravisseur d'orques sauvages repentis, qui décrivait en détail le processus de capture de jeunes orques dans la nature : les gémissements des bébés pris au piège dans le filet, la détresse des membres de leur famille regroupés frénétiquement à l'extérieur des filets, et le tragique destin des bébés n’ayant pas survécu à la capture. Les corps de ces jeunes orques ont été ouverts, remplis de pierres pour faire couleur leurs corps au fond de l’océan.

UN CHANGEMENT RADICAL

Blackfish a provoqué la colère du public. Le film-documentaire a été un réel succès à travers le monde et a amené le public ouvrir les yeux.



Des centaines de milliers de téléspectateurs indignés ont signé des pétitions appelant SeaWorld à retirer les orques de ses parcs ou à les fermer. Des sociétés partenaires telles que Southwest Airlines et Miami Dolphins ont rompu leurs liens avec SeaWorld. La fréquentation de parcs a chuté et sa cotation en bourse a entamé une chute vertigineuse dont-ils ne se sont jamais remis.

« Nos campagnes étaient marginales. Mais maintenant nous touchons un grand public. Cela s'est passé du jour au lendemain », déclare Naomi Rose, qui combat pour le bien-être des orques en captivité depuis les années 1990.

Depuis des années, des groupes de protection animales tentent de poursuivre en justice le département américain de l’agriculture, chargé de mettre en œuvre la loi fédérale sur le bien-être des animaux, l‘Animal Welfare Act, pour ne pas avoir correctement contrôlé le bien-être des animaux gardés en captivité à des fins de divertissement. Les efforts n'ont jamais abouti, a déclaré Jared Goodman, avocat chargé du droit des animaux à la PETA Foundation, qui a entrepris de nombreuses poursuites judiciaires qui n’ont jamais été couronnées de succès.

Mais en 2016, les choses ont commencé à changer. La Californie a rendu illégale l'élevage d'orques dans cet État. Six mois plus tôt, SeaWorld, qui possède un parc à San Diego, avait annoncé qu’il mettrait fin au programme de reproduction d’orques en captivité , affirmant que ses orques détenues actuellement seraient la dernière génération à vivre dans les parcs SeaWorld. Bien que 20 orques et de nombreux autres cétacés continuent de vivre et de se produire dans ses installations, la société concentre de plus en plus son marketing sur les manèges de ses parcs d’attractions.

Au niveau fédéral, le député démocrate californien Adam Schiff, membre du congrès américain, a présenté à plusieurs reprises un projet de loi visant à faire disparaitre progressivement les orques captives à travers les États-Unis. 

Au Canada, un projet de loi fédéral sur le point d’être adopté cette année, interdirait tous les spectacles de cétacés captifs, pas seulement pour les orques, mais également pour les dauphins, les marsouins et les bélugas.


ENVISAGER L’AVENIR

Mais il reste encore à savoir ce qu’il va advenir des 22 orques captifs aux États-Unis et au Canada si la législation fédérale venait à clore ces installations détenant les captifs, ou si des entreprises telles que SeaWorld accepteraient d’aller plus loin en se séparant de leurs orques détenues actuellement. Aucun de ces animaux ne pouvant être relâché dans la nature, étant dépendants de l’humain pour leur alimentation.

Le Whale Sanctuary Project, dirigé par un groupe de scientifiques spécialistes des mammifères marins, de vétérinaires, d'experts en politiques et d'ingénieurs, a pour but de créer de grands sanctuaires en bord de mer pour accueillir les cétacés « retraités » ou ceux ayant été sauvés. L'idée étant que les animaux puissent vivre dans des habitats délimités dans l'océan tout en étant pris en charge et nourris par l'homme. Le groupe a identifié plusieurs sites potentiels en Colombie-Britannique, dans l'État de Washington et en Nouvelle-Écosse. Selon Heather Rally, membre du conseil consultatif de l’organisation, la logistique nécessaire à la réalisation d’un sanctuaire sera complexe.

« Nous avons des sanctuaires pour toutes les autres espèces », dit-elle. Malgré les défis à relever, « c’est le moment idéal pour créer un sanctuaire pour les mammifères marins. Nous l’attendons depuis si longtemps. »

Le Whale Sanctuary Project espère qu’ils pourront éventuellement s’associer à SeaWorld pour le processus de réhabilitation. SeaWorld s'oppose au concept de sanctuaires marins - les désignant comme des «cages marines» et affirmant que les risques environnementaux et un habitat radicalement différent causeraient probablement un stress considérable à leurs orques et leur feraient plus de tort que de bien. SeaWorld a supprimé de son site Web une déclaration de 2016 précisant dans le détail son opposition, mais un représentant de la société confirme à National Geographic que la position de SeaWorld reste inchangée.

Bien qu'il semble y avoir des raisons d’espérer pour l'avenir des orques captives en Occident, l’industrie de cétacés en captivité est en plein essor en Russie et en Chine.

En Russie, les 10 orques récemment capturées languissent dans un petit enclos marin en attendant de savoir quel sort les attend. La Chine compte actuellement 76 parcs marins opérationnels et 25 autres sont en construction. La grande majorité des cétacés en captivité on été capturés dans la nature et importés de Russie et du Japon.

La Chine "n'a pas eu son effet Blackfish", a déclaré Naomi Rose. Mais elle espère que cela arrivera, car elle l’a déjà vu se produire auparavant.

«Vous n'auriez pas écrit cette article il y a dix ans», précise-t-elle.

Traduction : C'est assez ! 


NOTE :  
- Le 10 juin 2019, le Canada a interdit la captivité des cétacés

Crédit photos : 
©Sandy Huffaker, Corbis/Getty 
©Phelan M. Ebenhack, AP 
©David R. Tribble/Wikimedia Commons



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